Jacques LEVANT,
un pionnier de l’art numérique
Comment extraire l’image numérique de l’ordinateur, de l’écran, du cadre et de l’espace fermé ?
Cette question, Jacques levant, artiste numérique, se la pose très vite lorsqu’il aborde le champ de la création numérique, voici plusieurs années. Il se trouve confronté, comme tout artiste qui s’empare des nouvelles technologies, au dilemme de la forme et du fond ; un dilemme qui peut conduire à un divorce : celui de l’amateur d’art avec les images omniprésentes, banalisées.

Prenant toute la mesure d’une époque en pleine mutation, qu’il situe à « la Préhistoire des nouvelles technologies », Jacques Levant, d’emblée, se positionne en pionnier. D’abord justement dans la forme. Ses créations s’apparentent à des objets artistiques non identifiés en ne ressemblant à rien de ce qui nous envahit quotidiennement. Deux mots, deux concepts : la transparence et l’espace, régissent la démarche de cet artiste qui sort des sentiers battus et ne veut pas être un mouton de l’art numérique. Jacques Levant commence par faire des tirages de ses images sur des bâches. Mais, il considère que ce choix ne règle pas la question de l’enfermement de l’image sur un support ou dans un espace clos. Alors, très vite, il découpe et fragmente en bandes « flottantes », mais néanmoins reliées, ses images qui restent pour lui, à cette étape de son travail, encore « enfermées » dans un registre formel.

Poursuivant cette démarche, Jacques levant commence à fixer ses images sur des films transparents, entre deux plaques de verre, qui s’accrochent au mur. Le premier pas, celui de la transparence, est franchi, mais le problème de l’espace n’est pas résolu, puisque les images sont toujours fixées. Pour quitter, ou plutôt « faire » le mur, Jacques Levant essayer de multiples variations et combinaisons. La solution de la suspension des images dans l’espace s’impose lentement, au fil de laborieuses recherches, car Jacques levant a dû résoudre une série de contraintes techniques. Le montage doit se faire « oublier » physiquement pour que le regard voltige d’une image à l’autre, sans barrière, et puisse traverser, en toute transparence, les images. Les baguettes , les fixations et les fils sont quasi invisibles : les suspensions numériques étaient nées.


Avec ce système, les images ne sont jamais isolées mais en interaction avec ses voisines. Mises en scènes en étant suspendues sous différents formats, elles se répondent, dialoguent, vivent, selon l’angle de vue choisi. Tirées sur des films, elles sont porteuses d’un sens qui n’est pas forcément perceptible au premier regard. Pour que l’image devienne acteur, le visiteur doit abandonner toute posture de spectateur.

Dans cette optique, progressivement, Jacques Levant a libéré les images elles-mêmes de tout carcan, en les détourant ce qui accentue l’impression de flottement dans l’espace.

Le visiteur se promène dans une installation, mais au lieu d’être submergé par les images, il découvre, au fur et à mesure de son cheminement, qu’une image ne tient …qu’à un fil, celui du sens qui se révèle. Ce qui nous amène au cœur de la démarche de jacques levant. Le fond répond à la forme. Dans sa banque d’images qu’il fabrique à partir de photographies qu’il prend, jacques Levant prend acte d’un XXème siècle catastrophique qui voit l’effondrement de toutes nos utopies, notamment celle de l’idée du progrès, y compris le progrès technique et la culture qui libéreraient l’homme. A quoi se raccrocher ? les artistes n’ont pas les réponses, ils sont là pour poser les questions. Les images de Jacques Levant, loin d’être de belles images esthétiques ou moralisantes, sont interrogations et questionnement. L’art numérique, est bien le balbutiement de nouvelles formes d’art qui restent largement à explorer. Jacques Levant s’inscrit dans un courant qui donne à découvrir une nouvelle génération d’artistes engagés dans l’appropriation des nouvelles techniques pour créer des objets artistiques non identifiés. Ainsi, avec ses livres numérique, il déborde du registre « livre d’artiste » pour nous proposer un nouveau concept. Il n’hésite pas non plus à détourner le concept du multiple en recréant des combinaisons d’images uniques.

Une œuvre s’inscrit toujours dans une époque dont elle est la projection et le résultat. Les suspensions de Jacques Levant sont bien en osmose avec les interrogations de notre temps.

Brigitte Camus